Les ailes du devoir / par Robert McLiam Wilson

 

                                                       Crédit photo : l’Oiseau irlandais

Ce que Paris a de mieux est précisément ce que les Parisiens semblent tous mépriser. La gloire de Paris ? Ses pigeons.

Tous les pigeons sont formidables. Il n’y a pas d’exception. Les Sumériens les considéraient comme les messagers des dieux. Les Grecs et les Romains les révéraient comme symbole de fertilité. Pourtant, les Parisiens d’aujourd’hui (comme les Londoniens et même les Romains) les traitent de vermine, de rats volants. Ce n’est pas de la cruauté, c’est du snobisme. Pour les Parisiens, les pigeons, c’est comme les prolos ou les Arabes. Rien à voir avec la blanche colombe, bel emblème de paix. Or, bien sûr, les pigeons sont des colombes.

Le pigeon moderne est un parangon d’évolution. Se plaçant parmi les meilleurs navigateurs du royaume ailé (capable de décollage en côte grâce à ses ailes flexibles et puissantes), il peut rentrer chez lui en survolant jusqu’à 1 000 km de territoire inconnu.

Ce sens de l’orientation remarquable est d’autant plus excentrique que le pigeon n’est pas un oiseau migrateur. Le pigeon ne va nulle part. Le pigeon se la pète, c’est tout. Personne ne sait vraiment comment il fait, mais l’explication privilégiée s’appelle la magnétoréception : de minuscules récepteurs dans le cerveau, sensibles aux variations des champs magnétiques de la Terre. La Magnétoréception. On se croirait dans Batman. Le pigeon a des putains de superpouvoirs.

                                                       Crédit photo : Sacrip’Anne

Le 3 octobre 1918, 194 hommes des transmissions de l’armée américaine se trouvèrent piégés derrière les lignes ennemies, dans la ligne de mire de leur propre artillerie. Ils expédièrent des messages par pigeons pour faire cesser le feu. Les deux premiers oiseaux furent abattus et tués sur le coup. On finit par envoyer Cher Ami, pigeon voyageur. Très vite, elle* prit une balle. Elle redécolla et parcourut en vingt-cinq minutes les 40 km qui la séparaient de son pigeonnier au QG, sauvant les survivants. Touchée à la poitrine, aveugle d’un œil, une patte retenue par un unique tendon… On lui fabriqua une prothèse en bois, on lui remit la croix de guerre et on la renvoya aux États-Unis, où elle eut une brève carrière de volatile comique. Au cours des cent dernières années, 33 pigeons ont été décorés pour acte de bravoure au combat (soit plus que d’Italiens).

Socialement, ils sont exemplaires – presque des Suédois. Le pigeon s’accouple pour la vie, et les mâles s’occupent des petits avec les femelles. Les oisillons ne quittent le nid qu’une fois qu’ils ont atteint la taille des parents. Le pigeon picore jusqu’à 16 000 fois par jour et chie quelque 10 kg d’excréments par an. Il se pavane dans nos rues avec son allure immanquable, toujours typique de la nation colonisée. Ainsi à Londres, les pigeons sont incroyablement anglais, à Dublin, ils ont tous l’air d’avoir la gueule de bois, et les pigeons parisiens semblent écrits par Balzac.

Un jour, à Arles, j’ai vu un pigeon mal en point, sonné, figé sur une place cernée d’églises. La nuit tombait, l’air était doux. Les chats de cette petite ville féline n’allaient pas tarder à venir rôder. Je me suis accroupi et je l’ai délicatement ramassé, saisissant ses ailes à deux mains, avec douceur mais fermeté. Il y eut un instant d’agitation paniquée, qui se transforma en acceptation stoïque. L’oiseau tourna la tête, sans curiosité, son petit bouton d’œil brillant faiblement d’une étrange assurance. Je fus stupéfait par sa légèreté : miracle d’air, cœur en chamade, il pesait moins qu’un soupir. J’errai un moment à la recherche d’un perchoir où il puisse se requinquer ou mourir sans se faire attaquer. Je devais avoir l’air bizarre. Les gens fixaient ce drôle d’Irlandais qui se baladait, agrippé à son pigeon. Ils avaient bien raison. C’était un moment important pour moi. Jusque-là, je ne m’étais pas rendu compte que je croyais en quelque chose.
Robert McLiam Wilson
Écrivain

*Le sexe du héros fut découvert après sa mort.

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Négation du vivant

Exploités, maltraités, gavés, broyés, harponnés, consommés, expérimentés, toréés, chassés, pêchés, piégés, électrocutés pour leur fourrure, emprisonnés dans les cirques, enfermés dans les zoos, les delphinariums, abandonnés, humiliés, méprisés… NIÉS. À poil, à plume ou à écaille.

Les animaux. La dernière des minorités.

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